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 Les instruments d’urbanisme actuels sont complètement obsolètes

4/3/2009

« Les instruments d’urbanisme actuels sont complètement obsolètes »

Karim Louni. Architecte

 

Karim Louni est un architecte qui a beaucoup travaillé sur Alger, sa ville. En fin connaisseur des salles de spectacle, il a remis sur pied nombre de salles de cinéma, comme l’Algeria et l’ABC, avant de s’atteler à une autre salle mythique, Le Casino, qu’il a rehaussée d’un plateau-théâtre. Dans cet entretien, Karim Louni évalue avec lucidité la croissance et les mutations de la ville d’Alger à la lumière des grands projets immobiliers qui s’y implantent avec frénésie, en analysant leur impact sur la trame urbaine de la capitale.

 

- Karim Louni, nous assistons depuis quelque temps à des projets ambitieux, voire « mastodontesques », qui sont en train de transformer le visage de la capitale. Le dernier en date étant ce projet Alger Médina dont on parle beaucoup en ce moment. Comment, en tant qu’architecte, appréhendez-vous ces mutations ?
- Votre question soulève plusieurs volets. D’abord, il faut dire que c’est un phénomène naturel qui est en adéquation avec les mutations économiques que nous connaissons. Les flux financiers s’accompagnent ainsi d’une refonte profonde du tissu urbain. Maintenant, sur un autre volet, si l’on doit parler de la manière avec laquelle ces mutations se font, il convient de souligner d’emblée que les villes n’impulsent leur véritable croissance dans le sens qualitatif que quand il y a une implication de la puissance publique. La puissance publique doit être le régulateur premier parce que l’urbanisme, c’est d’abord l’ordre et c’est la puissance publique qui l’assure. Malheureusement, force est de constater aujourd’hui une défaillance de la puissance publique en termes de cohérence. Cela dénote, à mon avis, une inadéquation des outils de gestion qui sont bien en deçà de la force avec laquelle les choses sont en train d’évoluer et de la taille de certains projets. 


- Est-ce un problème d’incompétence ou bien de manque de coordination entre les différents niveaux de gestion ?
- Ce n’est pas simplement un problème d’incompétence. Le fait est que nous n’avons pas préparé à temps nos administrations pour qu’elles puissent prendre en charge ces mutations. Il n’existe pas d’agence d’urbanisme à Alger comme l’Agence de Paris… Il y a un autre aspect du problème qu’il faut souligner, en l’occurrence le problème de la croissance générale de la ville d’Alger, qui n’est pas une simple affaire. Le problème aujourd’hui est que même s’il existe des volontés individuelles de la part de promoteurs privés ou publics d’impulser des projets, nous butons contre un sérieux manque de cohérence. On gère encore dans l’urgence, on ne fait pas de prospective et même quand on en fait, il y a souvent des projets qui échappent au contrôle des administrations chargées de la croissance et de l’urbanisme. On voit ainsi des mégaprojets apparaître ex-nihilo qui, au demeurant, peuvent être valables. Sont-ils en adéquation avec ce que l’on veut ? Toute la question est là. Un projet n’est valable que par sa pertinence et son intégration au site où on l’implante. Chez nous, on fait le choix de mégaprojets, ensuite on s’échine à chercher leur implantation et, souvent, il y a une incohérence quant à leur dimension, quant à leur échelle et surtout quant à leur intégration par rapport à l’ensemble urbanistique environnant, macro et micro. Tout cela fait qu’on obtient en bout de course une croissance tous azimuts qui va dans tous les sens. Mon sentiment est que nous avons une grosse difficulté à harmoniser toutes ces énergies de façon à pouvoir dire quelle va être l’image de nos grandes villes demain. 


- Votre observation nous amène à une question-clé, à savoir l’état des instruments de planification urbaine en vigueur. Est-ce que les plans directeurs d’architecture et d’urbanisme (PDAU) et autres instruments de cet acabit sont actualisés, à votre avis ? Sont-ils adaptés à cette croissance effrénée du tissu urbain ?
- Nous n’allons pas redémontrer la pertinence d’instruments comme les PDAU. Mais il faut dire qu’ils sont d’abord complètement obsolètes et ne peuvent pas, de ce fait, être de bons instruments de planification. Au reste, au jour d’aujourd’hui, le cœur d’une ville ne peut être appréhendé que par des instruments de détail. Les PDAU et les plans d’occupation du sol (POS) sont réduits à de simples plans d’intentions générales qui codifient le « droit à construire » et qui sont restés à l’échelle du nombre d’étages autorisés et du nombre de planchers alors que des villes comme Alger, Oran ou Constantine et autres cités héritées de la période coloniale ont des règles d’architecture et d’intégration urbaine où il faut produire ce que nous appelons en langage anglo-saxon de l’« urban design ». Cela veut dire qu’à la limite, l’architecte est appelé uniquement à faire un exercice de style. Il est contraint d’intervenir dans un cadre tellement bien défini qu’il ne lui reste pas une large marge et c’est là qu’apparaît l’habileté de l’architecte qui parvient, malgré les règles strictes qui lui sont imposées, à produire de l’architecture pour personnaliser son projet. Durant la période coloniale, rien n’a empêché les architectes de produire des œuvres splendides qui font partie de la mémoire collective d’Alger comme la wilaya, l’actuelle APN, l’hôtel Aletti et autres bâtiments érigés sur l’actuel boulevard Che Guevara, sur le Front de mer, le tout, dans une superbe cohérence d’ensemble. 


- Vous venez d’évoquer à juste titre l’héritage… « ottomano-haussmannien », si je puis dire, d’Alger. En parallèle, il y a cette ambition de moderniser la capitale, de la projeter dans le futur. Quelle lecture faites-vous de la politique urbanistique suivie à cet effet ?
- Je dirais qu’il y a trop de concentration des pouvoirs décisionnels au niveau des directions chargées de l’urbanisme dans les grandes villes. Aujourd’hui, ces directions devraient s’outiller d’instruments d’aide à la décision. On ne peut pas gérer d’une manière conséquente à la fois les permis de construire, les constructions illicites et la croissance d’une ville. Dans les grandes mégapoles de la taille de la capitale, on a compris qu’il fallait mettre en place des instruments d’aide à la décision. Gérer une ville, cela revient à instaurer des mécanismes et des organes de contrôle, notamment de grandes agences d’urbanisme dotées du pouvoir de décision, contrairement aux structures existantes qui ont prouvé leurs limites et qui fonctionnement au mieux comme de simples bureaux d’études. Les problèmes d’Alger, d’Oran ou de Constantine ne sont pas plus pointus que ceux de Paris ou de New York. Simplement, dans ces pays-là, plus les mégapoles deviennent compliquées, plus on met des instruments d’aide à la gestion. Chez nous, j’ai l’impression que plus ça devient compliqué, plus on improvise. Alors on gère par à-coups, comme des pompiers, en essayant de parer au plus urgent. 


- Depuis Le Corbusier, la baie d’Alger, qui est réputée pour être l’une des plus belles du monde, n’a eu de cesse de « faire saliver » les architectes. Pourtant, il y a comme un sentiment de gâchis en voyant la manière dont cet espace est aménagé, avec tous ces terminaux à conteneurs qui prolifèrent tout autour et cette usine de dessalement qui rompt le charme de la baie. Partagez-vous ce sentiment ?
- La première fracture dans l’aménagement de la baie d’Alger a d’abord été l’autoroute. Cette autoroute, sans parler de son utilité intrinsèque, n’a pas véritablement fait l’objet d’une réflexion quant à sa proximité avec la mer, si bien que nous avons hérité d’une bande difficilement aménageable. Il est clair que la baie d’Alger est l’une des plus belles du monde et a toujours fait saliver les grands architectes. Personnellement, j’ai élaboré, il y a une dizaine d’années, un travail de réflexion sur cette baie dans le cadre d’un document intitulé « Alger 2025 » produit par l’ex-gouvernorat du Grand Alger, et j’avais appelé cette partie Médinapolis. Dans notre réflexion, il était proposé d’aménager la baie de telle manière qu’elle puisse désengorger la capitale sur les plans du tertiaire (bureaux, ndlr) et hôtelier, car il fallait créer la vie sur cette partie-là. Toutefois, au-delà du fait qu’il fallait injecter de l’activité pour créer de la vie, moi, ce qui m’intéresse, c’est la manière avec laquelle cela sera fait. Parce que Alger dans son urbanisme directeur a une logique implacable. C’est ce qui explique, d’ailleurs, la beauté d’Alger. En tant qu’étudiant en architecture, nous avons eu le privilège de découvrir que la croissance de la ville était structurée par paquets de 500 m. Ainsi, tous les 500 m, ils ont mis en place une articulation, ce qui a donné naissance à toutes les places qui ponctuent Alger : la place Port Saïd, la Grande Poste, la place Audin. Nous avions constaté une parfaite concordance entre la fréquence des portes, la fréquence des transports et la fréquence de l’implantation des équipements. Nous en avons conclu qu’il n’y avait pas d’autre manière d’assurer la croissance de la ville d’Alger qu’en respectant scrupuleusement la logique avec laquelle elle avait été construite. 


- On entend souvent dire que les Algérois tournent le dos à la mer, qu’ils ne profitent pas de cette proximité. On déplore l’absence de restaurants, d’équipements et de services sur le front de mer. Certains préconisent carrément de déplacer le port d’Alger qui sature la baie. Qu’en pensez-vous ?
- Cela est inéluctable. Il faut comprendre que le port d’Alger a été dimensionné dans sa configuration actuelle en prenant appui sur le Alger des années 1940. Le Alger colonial s’arrêtait au Champ de Manœuvre. Au-delà, c’était la zone industrielle. Le Hussein Dey était une véritable zone industrielle et de dépôt. Que s’est-il passé depuis ? La plupart des activités industrielles au niveau de Hussein Dey ont été délocalisées et Alger s’est étiré vers l’Est. Mais le port n’a pas suivi. La zone de dépôt et de transformation, qui était à l’époque une zone périphérique d’Alger par sa position, n’a pas suivi le cours de croissance d’Alger. Aujourd’hui, l’ensemble de ces activités doit faire l’objet d’un déplacement en un lieu adapté. 


- Pour revenir à ces grands projets annoncés comme le projet Alger Médina ou encore celui de la Grande mosquée d’Alger, quel impact pourraient-ils avoir d’après vous sur la physionomie future de la capitale ? Comment les évaluez-vous sur les plans esthétique et urbanistique ?
- Ce qui est dommage, c’est que ce projet (Alger Médina, ndlr) n’a pas été conçu dans l’esprit de rigueur dont je parlais tout à l’heure. La lecture que j’en fais est que au-delà du fait qu’il répondra à un déficit alarmant en termes de surface de tertiaire, de lieux de consommation, etc., il marquera fatalement la baie. Le travail d’approche sur le plan urbanistique a-t-il été fait de manière à ce qu’il s’intègre naturellement dans la dynamique de croissance d’Alger ou est-ce, une fois de plus, un autre de ces « coups partis » avec lesquels il faudra composer demain ? Ces craintes sont valables pour tous les projets de cette dimension. Encore une fois, cela renvoie au travail de maturation de nos projets. 


- Vous pensez qu’il y a un cafouillage urbanistique qui s’annonce ?
- Le cafouillage est déjà là. Prenons, par exemple, le cas de Sidi Yahia, aujourd’hui, considéré comme le quartier le plus « huppé » d’Alger. Il a tout de même déclassé Didouche Mourad. Si l’on risquait une comparaison, nous verrions que la rue Didouche Mourad a été conçue de sorte qu’un ensemble de commerces et d’opérateurs privés s’y greffent suivant un plan tracé de manière rigoureuse par la puissance publique pour donner cette promenade magnifique qui va du Sacré Cœur à la Grande Poste, alors qu’à Sidi Yahia il s’agit d’un boulevard qui a été le fait de résidents du quartier, et l’autorité compétente n’est intervenue qu’a posteriori pour tenter d’y imprimer un semblant d’ordre et de cohérence en posant des trottoirs et des lampadaires. Il n’y a pas eu, au départ, de prétention de construction d’un boulevard. Ce boulevard est une œuvre spontanée d’opérateurs privés qui avaient des espaces verts qu’ils ont transformés en locaux commerciaux et c’est parti de là, petit à petit. 



- En guise de conclusion, Alger est-elle menacée de disparition ? Réussit-elle sa mue ou bien sombre-t-elle dans son passé sans pouvoir entrevoir son futur ?
- Il faut comprendre que les villes comme Alger sont de vrais organes vivants, et les organes vivants ont leur force naturelle. On a beau essayer de lui greffer des excroissances, la ville a une force telle qu’elle les éjectera. Je pense qu’il est urgent de mener une véritable réflexion de manière à ce qu’il y ait un peu plus d’implication citoyenne dans ce débat. Les gens doivent se fédérer autour de leur ville. Il ne faut pas acculer éternellement les décideurs. Toutes les villes qui ont une force de réactivité sont le produit des décideurs chargés de leur gestion mais aussi d’une forte participation citoyenne. Donc, il est impératif qu’il y ait une espèce d’organisation d’autodéfense de la ville. Et cela ne peut être fait que par ses habitants.

 

Par Mustapha Benfodil

Source : http://www.elwatan.com

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Comments

Richard Blake, le 17-09-2012 à 15:38:09 :

Richard Blake

Nous n’allons pas redémontrer la pertinence d’instruments comme les PDAU

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